Racines et schèmes : comment se construisent les mots arabes
Presque tout mot arabe est trois consonnes coulées dans un schème. Voyez une racine donner huit mots, apprenez les dix formes verbales, trouvez la racine.
Comment fonctionne le système des racines et des schèmes en arabe ?
La plupart des mots arabes se composent d’une racine, en général trois consonnes dans un ordre fixe portant un large champ de sens, insérée dans un schème qui fournit les voyelles, parfois un préfixe, et porte la fonction grammaticale. De la racine ك ت ب, l’écriture, l’arabe tire kataba (il a écrit), kitāb (livre), kātib (auteur), maktab (bureau), maktaba (bibliothèque), maktūb (écrit) et kitāba (l’écriture). Les consonnes ne bougent jamais.
La racine porte le sens, le schème porte la grammaire
Une racine arabe est une suite ordonnée de consonnes, presque toujours trois, qui porte un large champ de sens et n’apparaît jamais seule. ك ت ب couvre l’écriture, د ر س couvre l’étude, ع ل م couvre le savoir. Un schème, appelé wazn, est un moule : un agencement fixe de voyelles, parfois avec un préfixe ou une consonne redoublée, qui porte la fonction grammaticale. Le Quranic Arabic Corpus de Leeds énonce le mécanisme sans détour : d’une seule racine peut se former une grande variété de mots, aux sens distincts mais apparentés.
Les linguistes parlent de morphologie non concaténative, et ce nom malcommode marque une vraie différence. Le français et l’anglais fabriquent des mots en ajoutant des pièces devant et derrière un radical : écrire, écrivain, réécrire, écriture. L’arabe entrelace. La racine est un morphème discontinu, trois consonnes séparées par des vides, et le schème est ce qui remplit les vides. Rien n’est ajouté à كتب pour faire مكتب : le م appartient au moule, et les voyelles aussi.
Une racine, de bout en bout : ك ت ب
Prenez les trois consonnes k, t, b dans cet ordre. Placez autour d’elles le schème du passé de forme I, فَعَلَ, et vous obtenez كَتَبَ, kataba, il a écrit. Placez autour d’elles فِعَال et vous obtenez كِتَاب, kitāb, un livre. فَاعِل donne كَاتِب, kātib, un auteur ou un scribe. مَفْعَل donne مَكْتَب, maktab, le lieu de l’écriture : un bureau, puis un cabinet. Ajoutez la marque du féminin et مَفْعَلَة donne مَكْتَبَة, maktaba, une bibliothèque.
Deux autres complètent le jeu. مَفْعُول, le moule du participe passif, donne مَكْتُوب, maktūb, écrit, et comme nom une lettre. فِعَالَة donne كِتَابَة, kitāba, l’acte d’écrire. Sept mots, une racine, et chacun découlait du moule dès lors que vous saviez ce que le moule fait. Ce rapport est tout l’argument. Vous n’avez pas appris sept items ; vous avez appris trois consonnes et une poignée de formes que vous retrouverez à chaque page.
Un huitième : le pluriel de كِتَاب est كُتُب, kutub, sur le schème فُعُل. L’arabe met beaucoup de noms au pluriel en les remoulant plutôt qu’en ajoutant une terminaison.
فَعَلَ : la notation que l’arabe emploie vraiment pour les schèmes
Les grammairiens arabes décrivent les schèmes à l’aide d’un seul verbe témoin. فَعَلَ, faʿala, signifie il a fait, et ses trois consonnes ف, ع et ل représentent la première, la deuxième et la troisième radicale de n’importe quelle racine. مَفْعَل n’est donc pas un mot : c’est une formule qui veut dire ma- plus radicale un, plus radicale deux, plus un a bref, plus radicale trois. Donnez-lui ك ت ب et vous obtenez مَكْتَب. Donnez-lui ل ع ب, jouer, et vous obtenez مَلْعَب, un terrain de jeu.
Le mot arabe pour schème est وَزْن, wazn, un poids ou une mesure, et le verbe est وَزَنَ, peser. On pèse un mot inconnu contre فَعَلَ et l’on en lit la forme. Ce vocabulaire n’est pas une décoration savante. C’est ainsi que la grammaire s’enseigne depuis que Sībawayh a écrit son Kitāb au huitième siècle, ainsi qu’on l’enseigne aujourd’hui dans les écoles du monde arabe, et ainsi qu’un arabophone instruit vous expliquera un mot si vous le lui demandez.
- mafʿal (مَفْعَل) — le lieu de : maktab bureau, maṭbakh cuisine, malʿab terrain de jeu
- mifʿāl et mifʿal (مِفْتَاح) — l’outil pour : miftāḥ clé, miqaṣṣ ciseaux, mizmār flûte
- faʿʿāl (فَعَّال) — le métier de : khabbāz boulanger, najjār menuisier, ḥaddād forgeron
- fāʿil et mafʿūl (كَاتِب) — celui qui fait et ce qui est fait : kātib auteur, maktūb écrit
- fuʿāl (صُدَاع) — la maladie : ṣudāʿ mal de tête, suʿāl toux, zukām rhume
Les dix formes verbales, et ce que chacune tend à faire
Les verbes reçoivent leur propre étage. La forme I est la racine nue dans son schème le plus simple. Les formes II à X en sont des modifications systématiques, consonne médiane redoublée, voyelle allongée, hamza préfixée, t infixé, sta préfixé, et chacune porte un déplacement de sens caractéristique. Les grammaires occidentales les numérotent en chiffres romains, de I à X. Les grammaires arabes les nomment par leur forme : فَعَّلَ, فَاعَلَ, أَفْعَلَ, et ainsi de suite. Ce sont les mêmes dix choses.
Deux réserves honnêtes. Ce sont des tendances, non des règles : la forme II de د ر س donne دَرَّسَ, enseigner, exactement comme le sens causatif le prédit, mais beaucoup de verbes du même moule portent un sens que vous n’auriez pas pu calculer, et c’est pourquoi les dictionnaires listent chaque forme séparément. Et la forme IX est un cas particulier qui ne produit que des couleurs et des défauts physiques, اِحْمَرَّ, devenir rouge : en pratique, vous en apprenez neuf, pas dix.
- II faʿʿala, radicale médiane redoublée, causatif ou intensif : ʿalima savoir → ʿallama enseigner
- III fāʿala, ā long, action dirigée vers quelqu’un : kataba écrire → kātaba correspondre avec
- IV afʿala, hamza préfixée, causatif : kharaja sortir → akhraja faire sortir, ou produire
- V tafaʿʿala, ta- sur la forme II, réfléchi : ʿallama enseigner → taʿallama apprendre
- VII infaʿala, in- préfixé, passif ou intransitif : kasara casser → inkasara se casser
- X istafʿala, ista- préfixé, chercher ou demander : ghafara pardonner → istaghfara demander pardon
Chaque forme apporte ses propres participes et son nom verbal, tout aussi réguliers : la forme II مُفَعِّل donne مُدَرِّس, un enseignant, et son nom verbal تَفْعِيل donne تَدْرِيس, l’enseignement.
Le vocabulaire devient une grille : د ر س de bout en bout
Voici une deuxième racine suivie jusqu’au bout. د ر س couvre l’étude. دَرَسَ, darasa, il a étudié. دَرْس, dars, une leçon. دِرَاسَة, dirāsa, l’étude ou les études. مَدْرَسَة, madrasa, le lieu de l’étude, qui en arabe désigne une école de tout type, y compris une école primaire publique. La forme II دَرَّسَ, darrasa, enseigner, donne le participe مُدَرِّس, mudarris, un enseignant, et le nom verbal تَدْرِيس, tadrīs, l’enseignement comme activité.
Remarquez ce qui s’est passé. مَكْتَب et مَدْرَسَة partagent un moule ; كَاتِب et دَارِس partagent un moule ; مَكْتُوب et مَدْرُوس partagent un moule. Le vocabulaire arabe n’est donc pas une liste plate d’items à mémoriser un par un. C’est une grille : les racines sur un axe, les schèmes sur l’autre. Apprendre une racine vous donne une ligne, apprendre un schème vous donne une colonne, et les cases où ils se croisent sont largement prévisibles.
Où le système cesse de fonctionner, et pourquoi le dictionnaire est la vraie difficulté
Trois limites méritent d’être connues avant de s’appuyer là-dessus. Les mots empruntés n’ont pas de racine : تِلِفِزْيُون, بَنْك, فِيلْم et دِيمُقْرَاطِيَّة sont simplement ce qu’ils sont. Quelques emprunts se voient rétro-attribuer une racine, et فَلْسَفَ, philosopher, se comporte comme une racine à quatre consonnes ف ل س ف, mais la plupart non. Ensuite, le fil sémantique peut s’étirer très loin : كَتِيبَة, katība, de la même racine que livre, désigne un bataillon.
La troisième limite est la limite pratique. Les dictionnaires arabes sont classés par racine, non par la première lettre du mot. Le Arabic-English Lexicon de Lane, au dix-neuvième siècle, le Dictionary of Modern Written Arabic de Hans Wehr et les lexiques arabes classiques rangent tous كِتَاب sous ك ت ب. Chercher un mot exige donc d’en dégager d’abord la racine, et les lettres faibles se cachent. اِتَّصَلَ, il a téléphoné, est rangé sous و ص ل. مُسْتَشْفَى, hôpital, sous ش ف ي.
- ittaṣala اتصل, il a contacté, est rangé sous w-ṣ-l : le wāw s’est assimilé et a disparu
- qāla قال, il a dit, est sous q-w-l : le wāw médian est devenu le ā long que vous voyez
- mustashfā مستشفى, hôpital, est sous sh-f-y : un nom de forme X, dépouillé de ses deux ajouts
- mīzān ميزان, une balance, est sous w-z-n : le wāw initial s’est mué en yāʾ
- raʾā رأى, il a vu, est sous r-ʾ-y : deux des trois radicales s’écrivent comme des signes vocaliques
- istiqbāl استقبال, réception, est sous q-b-l : retirez le ist-, le i et le ā long
C’est le plus grand obstacle pratique à l’usage d’un dictionnaire arabe papier, et la plupart des apprenants l’abandonnent bien avant que leur arabe ne soit le facteur limitant.
| Mot | Schème | Ce que fabrique le schème | Sens |
|---|---|---|---|
| كَتَبَ kataba | فَعَلَ faʿala | verbe de forme I, accompli | il a écrit |
| كِتَاب kitāb | فِعَال fiʿāl | nom | livre |
| كُتُب kutub | فُعُل fuʿul | pluriel brisé | livres |
| كَاتِب kātib | فَاعِل fāʿil | participe actif | auteur, scribe |
| مَكْتُوب maktūb | مَفْعُول mafʿūl | participe passif | écrit ; une lettre |
| مَكْتَب maktab | مَفْعَل mafʿal | nom de lieu | bureau, cabinet |
| مَكْتَبَة maktaba | مَفْعَلَة mafʿala | nom de lieu, féminin | bibliothèque, librairie |
| كِتَابَة kitāba | فِعَالَة fiʿāla | nom verbal | l’écriture, l’activité |
- Une racine compte en général 3 consonnes ; un schème est le moule autour d’elles
- Une seule racine, ك ت ب : livre, auteur, bureau, bibliothèque, lettre, écriture
- Les dictionnaires classent par racine : chercher un mot commence par la trouver
Le sens habite les consonnes
Ôtez les voyelles d’un mot arabe et il reste le noyau sémantique. C’est pour cela que l’arabe s’écrit sans voyelles brèves : les lettres portent déjà le sens, et les voyelles portent une grammaire que le lecteur peut déduire.
Le vocabulaire est une grille, pas une liste
Les racines courent sur un axe et les schèmes sur l’autre. Apprenez une racine, vous obtenez une ligne ; apprenez un schème, vous obtenez une colonne. Dix racines croisées avec dix schèmes font un vocabulaire bien plus vaste que cent cartes, et il tient en mémoire.
La prédiction vous approche, elle ne vous donne pas l’exactitude
Le schème vous dit de façon fiable la fonction grammaticale et le sens approché : un lieu, un agent, un outil, un acte. Il ne vous dit pas quel lieu ni quel outil. Servez-vous-en pour réduire le champ, puis confirmez le mot au lieu de le supposer.
Apprendre ف ع ل comme une règle graduée
Retenez que ف, ع et ل représentent la première, la deuxième et la troisième consonne de n’importe quelle racine. Tout schème de toute grammaire arabe s’écrit avec ces trois lettres, et rien d’autre dans le système ne s’apprend à si bas prix.
Retirer les ajouts, garder l’ordre
Devant un mot inconnu, ôtez les affixes que les schèmes emploient : م, ت, ا, ي, و, ن, س et la consonne redoublée. Ce qui reste, dans l’ordre où il reste, est en général la racine.
Lire une famille de racine entière
Choisissez une racine que vous connaissez déjà à demi et lisez son article de dictionnaire de haut en bas. Une heure passée sur ك ت ب ou ع ل م rapporte plus qu’une heure passée sur vingt cartes sans rapport.
Deviner d’abord, vérifier ensuite
Quand un mot nouveau se présente en lecture, nommez la racine et le schème avant de le chercher. Vous serez souvent proche, et se tromper d’une manière précise est ce qui fait tenir la correction.
Le faire dans un texte réel
Fasaha affiche le lemme, la racine et le schème de tout mot arabe que vous touchez en lisant, avec exemples et audio, pour que l’analyse arrive en contexte plutôt que sur un écran séparé.
Toutes les racines arabes ont-elles trois lettres ?
La plupart, oui. Le Quranic Arabic Corpus de Leeds décrit une racine arabe comme comptant typiquement trois ou quatre consonnes, et les racines trilitères forment de loin le groupe le plus vaste. Les racines quadrilitères sont assez fréquentes pour compter : تَرْجَمَ, traduire, de ت ر ج م, et زَلْزَلَ, secouer, de ز ل ز ل.
Puis-je vraiment deviner le sens d’un mot arabe inconnu ?
Vous pouvez souvent deviner le champ et la fonction grammaticale, ce qui suffit en général à poursuivre la lecture. Voir مَفْعَل autour d’une racine connue vous dit qu’il s’agit d’un lieu lié à cette racine. Cela ne vous dit pas quel lieu, et une hypothèse assurée sur le sens exact se trompe parfois.
Comment trouver la racine d’un mot que je ne connais pas ?
Retirez les affixes que les schèmes emploient, م, ت, س, ا, ي, و, ن et un أ préfixé, et gardez le reste dans son ordre d’origine. La difficulté est que و et ي disparaissent souvent ou se muent en voyelles longues : قَالَ cache un و, et اِتَّصَلَ en cache un aussi.
Le système des racines rend-il l’arabe facile ?
Non. Il rend le vocabulaire moins cher qu’il n’en a l’air et ne fait rien pour le reste. Le Foreign Service Institute américain place toujours l’arabe dans sa catégorie la plus difficile, avec 88 semaines et environ 2 200 heures de cours pour un étudiant anglophone à plein temps. L’écriture, la grammaire et la diglossie demeurent.
Ai-je besoin des dix formes verbales ?
À terme, pour lire, oui. En pratique les formes I, II, V, VII, VIII et X portent l’essentiel de la charge, III et IV suivent de près, et la forme IX fabrique des couleurs et des défauts physiques, guère plus. Apprenez à les reconnaître toutes bien avant d’essayer de les produire.
Pourquoi les dictionnaires arabes sont-ils classés par racine ?
Parce que cela réunit toute une famille sur une page et montre les relations, ce qui est vraiment la bonne façon de présenter la langue. Le coût retombe sur le débutant : impossible de chercher un mot avant de savoir le ramener à sa racine. C’est le plus grand obstacle pratique au dictionnaire papier.
Les autres langues sémitiques fonctionnent-elles ainsi ?
Oui. L’hébreu construit ses mots à partir du même type de racine consonantique, et la racine de l’écriture y existe aussi : katav, il a écrit ; ktiva, l’écriture ; mikhtav, une lettre. Comprendre un système rend l’autre lisible, même si les vocabulaires et les schèmes eux-mêmes divergent beaucoup au-delà du squelette commun.